22ème Colloque international

Le vivre-ensemble entre les valeurs et le droit.

Organisent en partenariat avec:

ECOLE SUP DE CO – MARRAKECH

DELEGATION INTERMINISTERIELLE DES DROITS DE L’HOMME

INSTITUT FRANÇAIS DE MARRAKECH

ECOLE DE GOUVERNANCE ET D’ECONOMIE -RABAT

FONDATION ABDELLAH LAZRAK

Après le succès des précédents colloques, le prochain rendez-vous, le 22ème de la série, sera organisé à Marrakech les 27 et 28 avril 2017, en collaboration avec nos partenaires traditionnels : La Fondation Hans-SeidelSup’ de Co Marrakech, la Délégation Interministérielle des Droits de l’Homme (DIDH), la Fondation Abdellah Lazrak et l’Institut Français de Marrakech

Le choix de ce thème a pour origine une inquiétude, une inquiétude, que nous vivons aujourd’hui,  sur l’écroulement politique de notre monde actuel et sur la crise des valeurs que nous observons, laissant les peuples du monde dans un désarroi profond. Mais, somme toute, cette crise nous concerne tous pour qu’il soit nécessaire que  nous y intéressions et que nous cherchions à comprendre les raisons de cette détérioration, de ce recul des valeurs, de cette haine incompréhensible qui nous dévore, de cette difficulté à vivre-ensemble, à cohabiter et à échanger, afin d’agir pour nous en préserver et éviter de nous plonger dans le repli et la détestation. L’une des pires craintes est que l’humanité perdra ses racines terriennes et ses valeurs, et cèdera à la barbarie, à la guerre, au mal et à  la négation de l’autre.

Depuis plus de vingt ans en effet , notre actualité  est faite d’événements tragiques, de conflits territoriaux graves , de crises et de risques effrayants,  aux conséquences néfastes sur les  rapports entre les peuples et les nations , entre les cultures et les civilisations, engendrant des perturbations fortes et des dislocations profondes  ayant conduit à l’affaiblissement  des liens sociaux  et à la montée en puissance des sentiments de rejet, de haine, de sectarisme, de racisme, de xénophobie et de détestations mutuelles. Le monde va mal, marqué par un excès de langage et des exacerbations perceptibles, un monde qui nous fait basculer de la complexité à la perplexité, et on finit par ne rien comprendre, retranché sur nous-mêmes avec des inquiétudes fortes et des incertitudes troublantes. Les peuples du monde communiquent mal ou pas du tout; ils font la guerre, manifestent des ressentiments, dressent des murs, refusent la solidarité et verrouillent leurs territoires. Nous vivons une profonde crise  d’humanisme et de solidarité avec les autres, aggravée par toute une série de facteurs et de symptômes : immigration, terrorisme, guerres, conflits, divergences culturelles et civilisationnelles face auxquels les Etats sont dépassés, les élites impuissantes, les peuples manipulés ou aliénés. Le mal est partout, au-dedans et au-dehors de nous ; il ronge les esprits et dépérit notre humanité. On ne sait plus ce que nous sommes, ce qui nous sommes.

A la faveur de ces crises, nous voyons apparaître partout dans le monde des tendances régressives, des groupes sociaux fondés sur la tentation de réhabiliter les identités, de s’accrocher aux fermetures du communitarisme, au rejet de l’autre, de l’étranger, à la peur, à l’angoisse et, pire encore, à la haine, tendances à la fois légitimes et illégitimes. Ce danger existe ; on le vit au quotidien à travers la dictature des faits divers et la marchandisation des angoisses dans les systèmes d’information, des médias, des réseaux sociaux qui nous renvoient en temps réel des images tragiques et violentes (viols, assassinats collectifs, tueries, crimes organisés, violences diverses…). La montée en puissance des radicalités, du populisme et de la démagogie, de l’intégrisme et du terrorisme, ravive les angoisses, fait monter le niveau de la peur et de la haine exprimé par un vocabulaire agressif et négatif. L’enjeu principal est politique et religieux qui fournit une vision fermée, exclusive, monopolistique de la vérité et qui joue un rôle décisif dans les conflits internationaux  et les rapports  géostratégiques.

Nous sommes face à une situation où cette composante politico-religieuse est ce qui favorise de par et d’autre le pire et le radical : ce qui conduit à une régression générale des valeurs. Paradoxalement, on en revient à utiliser la loi et le droit pour exclure et non pour inclure, on réduit la liberté au bénéfice de la sécurité. Aujourd’hui, le légalisme stigmatisant est une réalité. Les restrictions à la mobilité, au déplacement, à la différenciation et à l’exercice de la liberté sont monnaie courante. Le politique sème la discorde, le religieux attise les conflits et la violence ; ils contribuent ensemble, de manière séparée ou concomitante, à la réalisation d’un même objectif : désagréger et séparer. La religion nous prépare un modèle passéiste, traditionaliste, fossilisant et sclérosant ; la politique un avenir incertain et abstrait, sans projet ni vision. C’est dangereux.

Face à cette situation angoissante, nous avons besoin d’une libération intellectuelle, d’une nécessité à reproduire une pensée humaine juste et tolérante, et à rétablir une vision plus ouverte, plus confiante et donc plus exigeante en matière de changement. Il faut se réconcilier avec notre humanité et retrouver le sens de la raison et de la générosité pour créer des espaces communs faits de convivialité et d’échange, de fraternité et de respect.

Et pourtant le progrès existe ; la modernité avance mais les déchirements augmentent et les mentalités sont de plus en plus accablantes, se radicalisent et tournent le dos à la fraternité, à l’humanisme et à l’universalisme. Il y a une grave défaite de la pensée marquée par l’absence de projets et de vision, d’humanisme et d’intelligence. Comment penser la culture pour se nourrir de l’autre ? Comment penser le politique pour changer le regard sur l’autre ? Comment penser la religion  pour respecter celle des autres ? Comment enseigner et vulgariser les valeurs ? Car en ce temps de ruptures, nous vivons une religiosité asséchante, aliénante  ou on culpabilise les consciences et encourage les radicalités des plus meurtrières. Le résultat est affligeant. Les politiques sont impuissants face a la montée des violences et des conflits. Tous les moyens sont bons pour dresser une population contre une autre, une communauté contre une autre,  une culture contre une autre,  une civilisation contre une autre,  une religion contre une autre. Le mal est  profond ; il se dégénère et met à mal le devenir de l’humanité. Les responsabilités sont partagées.

Par bien des côtés, le 21ème siècle apparaît comme le siècle de l’escalade des ruptures, de dislocations en chaîne dans tous les champs : une fuite en avant sous le signe de la déstabilisation, de la césure, de la discontinuité. Nous ne pouvions sortir indemnes que par un mouvement général de promotion de la pensée, car les sociétés n’évoluent que par ce biais. Ce qui pose à titre principal le problème du système d’éducation et de formation. Après les attaques terroristes de ces dernières années, violentes et aveugles, la quasi-totalité des Etats du monde ont compris que  la reconstruction du vivre-ensemble est  tributaire de la refondation intégrale de ce système. Encore faut-il passer à l’action et instituer une pédagogie renouvelée pour nous aider à apprendre à vivre, d’abord comme citoyen d’une nation et aussi comme citoyen du monde. Et c’est à ce niveau qu’il y a urgence d’une réforme du système d’éducation qui enseignerait la connaissance de l’autre, la complexité humaine, les sciences humaines, les religions du monde et plus fondamentalement encore, les savoirs philosophique et sociologique, les arts et les cultures.

Le vivre-ensemble est l’une des grandes questions du temps, et nous sommes confrontés à une absence de possibles. Comment en est-on arrivés là ? Qu’est-ce qui, dans la nature de l’Homme, le permet ? Comment se donner des règles démocratiques pour en limiter les dégâts humains et sociaux ? Ne faut-il pas revenir vers une question clé : qu’est-ce que vivre ?

Le vivre-ensemble ne se décrète pas, il se construit. Il n’est pas seulement un concept, c’est une problématique imposant une investigation dans tous les champs de la connaissance et des savoirs : philosophie, historie, anthropologie, politique et religion. Nous sommes appelés à apporter des réponses à une  multitude de questions  qui empoisonnent la vie des humains et à réfléchir ensemble sur   les jalons durables d’un mieux- vivre collectif:

  • Quel rôle pour l’Etat dans cette phase de ruptures ?
  • Quel est la place du droit dans les mutations des valeurs ?
  • Quel est le rôle de la société dans l’enracinement du vivre-ensemble ?
  • Quelle est la place de la religion dans la société actuelle ?
  • Quel est le rôle des systèmes d’éducation et de formation dans la fabrication du commun et la production de la paix ?
  • Comment enseigner et vulgariser l’interculturalité pour une société-monde ?
  • Comment mettre un terme aux stéréotypes qui guettent lorsqu’ on parle de vivre-ensemble ?
  • Comment réaliser un collectif humain digne  de ce nom ?

Autant de questions pour chercher à comprendre en vue d’envisager la mise en œuvre de nouveaux mécanismes et de nouveaux moyens pour ouvrir la voie vers un idéal que nous n’avons pas réussi à lui donner de sens et de l’effectivité : celui d’une communauté humaine solidaire, communicative et respectueuse des uns et des autres. Et c’est autour de ces trois valeurs fondamentales, solidarité, proximité, humanité que nous devrions construire un mieux-vivre-ensemble. L’objectif étant d’intensifier l’humanisme et de pacifier la violence, car la violence engendre la vengeance. Ce qui est dangereux aujourd’hui, c’est cette minorité bouillante et très agissante, active et destructrice, qui nous menace en nous imposant sa « vérité », son archaïsme, son mode de pensée, et utilise avec une extrême efficacité tous les moyens qui sont à sa portée (Facebook, Youtube, Twitter…). Des populations entières se sentent aujourd’hui humiliées, écrasées, apeurées, livrées à elles- mêmes. Et ceux qui sont censés les défendre sont impuissants : Etats, ONU, UNESCO et autres organisations internationales.  Au moment même ou ces organisations  palabrent, rédigent des conventions et des chartes, organisent des forums et des assemblées  sur le dialogue des religions et des civilisations, abrités souvent par ces mêmes Etats qui sont à l’ origine de la déstructuration humaine et de la détérioration des valeurs, la violence gagne de plus en plus du terrain et s’intensifie. Faut-il les croire alors qu’elles ne parviennent   même pas à neutraliser le mal  ni à maitriser les défis élémentaires et les enjeux de base. Penser le vivre-ensemble, c’est penser aussi les problèmes de gouvernance  et du pilotage des politiques publiques.

Le réel est dur, incohérent et parfois insaisissable.  Le vécu est parsemé de violences et de tragédies. La religion fait mal, la politique aussi. L’une et l’autre ne cessent de produire des monstres. Elles obéissent à une double orientation, celle de la domination et de l’aliénation. Toutefois, elles ne sont pas les seules à être responsables de nos maux, « le capitalisme des catastrophes » aussi une grande part de responsabilité, sans minimiser pour autant les multiples effets négatifs de la mondialisation. Nous sommes appelés à réfléchir en profondeur sue ce qui nous fait mal, sur ce qui nous déshumanise. Cette question du mal est fondamentalement politique et religieuse, et notre mode de pensée doit se focaliser sur ces deux éléments. Aussi,  « La marche du monde a cessé d’être pensée par la classe politique », dit l’économiste Jean-Luc Gréau. Elle n’a pas de pensée. Elle n’a pas de culture, pas de charisme non plus. Elle manœuvre plus pour sa réélection que pour la défense d’un vouloir vivre-ensemble. Elle ignore les sciences humaines, les sciences sociales, la culture des autres, les méthodes qui seraient aptes à traiter  les maux et les déchirements de notre monde. Devrions-nous se méfier  alors de ceux qui font la politique et la religion, ou les deux en même temps ?

Aussi, la régénération de la pensée politique, culturelle, humaine et religieuse suppose un examen critique et une volonté de transformer, de relier les parties au tout, le tout aux parties, et qui puisse concevoir la relation du global au local, du national à l’international. Elle doit engendrer une réforme éthique, celle de la famille, de l’adolescence, des jeunes, des moins jeunes. Ce qui n’empêche pas de commencer pour éviter la dégradation des valeurs, une réforme des structures et des organisations, des normes et du droit, s’avère indispensable.

Il en résulte que le vivre-ensemble est une problématique complexe, enchevêtrée, qui fait appel à des interrogations plurielles et  pluridisciplinaires. Et chacun de nous, en fonction de son affiliation scientifique et de son centre d’intérêt, est invité à prendre part à ce forum de réflexion  et de débat pour élucider les causes de la désagrégation et entrevoir des changements méthodiques et pratiques pour réparer ensemble le tissu déchiré du monde en créant des liens qui libèrent et des valeurs qui sédimentent  et relient.

Aussi, le sens  qu’on donne au vivre –ensemble n’est pas mécanique, vivre avec un minimum de convenances et de valeurs communes pour que l’ensemble ainsi formé  tienne un peu de tout, mais dans un objectif  commun ou une cause commune. Nous sommes arrivés à un point de rupture et c’est contre celle-ci que nous devrions agir pour éviter de sombrer dans la barbarie des terroristes ou la myopie du capitalisme déshumanisé. Il serait banal d’affirmer que chacun de nous à besoin de l’autre et qu’on ne peut pas vivre en autarcie ou chacun doit rester dans ses rangs sans se faire remarquer. Nous sommes condamnés à travailler ensemble, à échanger, à dialoguer et à partager la connaissance et le savoir, les biens et les services, les inventions et les expériences, à protéger ensemble la terre et la nature qui sont notre bien commun. L’urgence est d’agir en vue de réussir l’ancrage du vivre-ensemble dans le tissage du futur, mais cela dépend de la qualité des politiques que nous produisons dans tous les domaines de la vie sociale, économique, politique, culturelle,  religieuse et géostratégique. Il faut un plaidoyer pour la fraternité. Car cette notion ne figure pas dans nos livres scolaires et  dans nos systèmes de formation et de développement personnel ; elle est à la fois idéale et très concrète, et transcende les frontières entre les cultures. Il s’agit d’un universel « concret », l’idéal et de tisser des liens entre toutes les fraternités. Ainsi, les Etats ne sont-ils pas appelés à devenir des tisserands pour recréer le lien et élaborer des instruments juridiques et techniques pour rendre  cette fraternité possible, vivante et durable.

En attendant vos réactions et vos suggestions, tout le plaisir est pour moi de vous revoir ou de vous accueillir, du moins  pour ceux et celles qui viennent pour la première fois, recevez mes chers(es) amis(es), l’expression des mes salutations très cordiales.

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