Culture et développement : Quel lien ?

Par Ali SEDJARI

Introduction

D’entrée de jeu, cette question du lien entre culture et développement a un objectif strictement pédagogique ; je n’ai pas la prétention  d’emprunter les voies sinueuses des différentes disciplines scientifiques pour  relancer le débat ou en faire une théorie, mais la question qui taraude l’esprit de tout un chacun de nous est la suivante : pourquoi certains pays se développent, souvent avec un rythme soutenu, et d’autres stagnent ou régressent ? Comment expliquer que certaines régions du monde deviennent des foyers d’innovation et de modernité pendant que d’autres reculent et suscitent des phénomènes migratoires saisissants ? Comment se fait-il que les uns regardent l’avenir alors que d’autres s’accrochent becs et ongles à leur passé érigé souvent en dogme ? Qu’est-ce qui fait qu’une société accède facilement à la richesse et « au bonheur » et une autre reste figée dans la pauvreté et la misère ? Autant de questions qui relancent le débat sur le lien entre culture et développement. 

Les problèmes du développement  relèvent  des aspects complexes et multidimensionnels. Ce constat relève de l’évidence, mais il est admis aujourd’hui que les facteurs d’ordre socio-psychologique et surtout culturel occupent une place déterminante dans les dynamiques de développement.

 Pourquoi certains pays évoluent, et d’autres pas ? La question n’est pas de l’ordre métaphysique ; elle est d’essence culturelle. En effet, il n’y a pas de fatalité dans le développement, et pourtant la solution actuelle dans certains pays en développement appelle à une réflexion profonde, critique, sur les dysfonctionnements actuels qui ne leur permettent pas de maintenir un rythme soutenu de réforme et de développement. Les écarts entre les pays développés et les pays en développement se creusent en raison justement de l’incapacité de ces derniers à ouvrir un débat franc et loyal à propos des dysfonctionnements inhérents, dans leur totalité, au système culturel. C’est en effet dans la culture d’un peuple, d’une société, que l’on trouve les ingrédients observés du développement. L’analyse des comportements et des attitudes  observés sont de nature à nous éclairer sur les rapports que les hommes entretiennent avec le travail, l’entreprise, le progrès, l’innovation, la modernité, l’Etat, la femme, la religion, etc.… . La culture tient une place déterminante dans les processus de développement et de transformation sociale (I). Disons-le, la culture est quelque chose de très dynamique ; elle n’est pas figée, elle se transforme en fonction des enjeux et des dynamiques globaux de la société (II). De ce point de vue, elle ne peut être reformée que dans une approche de globalité dès l’instant qu’elle est l’interaction avec d’autres systèmes culturels du monde (III). D’où l’intérêt d’un débat sincère et loyal à propos des ambiguïtés qui caractérisent le champ culturel (IV).

  1. Le déterminisme culturel 

C’est par rapport à un  débat récurrent  au Maroc,  sur des problématiques sociales portant sur le statut de la femme et de son rôle dans la société,  la religion, la modernité, le système éducatif, les valeurs, etc…, que nous voulons rappeler à tous ceux qui ont la responsabilité de piloter le changement qu’ils ont un énorme travail à faire au niveau d’une série de facteurs aggravants relevant de l’ordre culturel et mental. En effet, de nombreux économistes se sont associés aux sociologues et aux spécialistes de développement pour démontrer  la puissance du facteur culturel. Comme le disait si bien FUKUYAMA, la culture est un « capital social qui permet à une société de façonner son avenir ». Chaque société se développe en fonction de ses atouts et de ses contraintes culturelles. La culture est partout; elle est le passage obligé pour cerner les problématiques de développement.

Il n’existe pas, et ne peut exister,  de solution unique à la question de savoir comment gérer efficacement des  mutations rapides au niveau des nations, conserver une identité culturelle,  développer une culture mondiale au niveau global,  faire fructifier le champ de forces s’exerçant dans le même ordre du passé et sauvegarde des traditions. Sur  le même ordre de pensée, il n’y a pas  de voie toute tracée conduisant inéluctablement au conflit et à une confrontation catastrophique. 

Tout dépend pour chacune de ces questions                                                                                                                                                                            de la définition et de l’usage que l’on fait du concept qu’est celui de la culture.

La culture serait, selon DURKHEIM, une manière de penser, de sentir, d’agir, de réfléchir,  acquise par un individu dans une société déterminée. C’est un ensemble de traditions, de rites, de pratiques et de valeurs qui façonnent son comportement et déterminent son mode  de raisonnement ; par voie de conséquence, le système culturel peut influer négativement ou positivement sur la conduite d’un individu, sur sa capacité d’agir, de réfléchir, de créer et de produire. Cette vision peut expliquer beaucoup de choses à propos des retards et des dysfonctionnements inhérents à certains systèmes politico-administratifs. Cela peut aussi nous aider à comprendre toute une série d’attitudes que nous avons, nous Marocains, à l’égard du temps, de l’argent, de l’autorité, du pouvoir, de l’Etat, de la religion, de l’entreprise, de l’art, de la femme, et même de la vie.

Les principaux obstacles concernant la gestion du changement au Maroc se situent en effet au niveau de certaines pratiques politiques et culturelles. Je voudrais insister ici sur quatre choses:

a- le pouvoir n’a-t-il pas au Maroc une fonction stabilisatrice, 

conservatrice, qui cherche à maintenir des situations acquises et à protéger des intérêts catégoriels ou corporatifs ? Cela pose la question du rapport  à l’autorité, aux symboles de pouvoir, à ses formes d’exercice et à ses manifestations diverses. Dans ce cadre, les structures politiques apparaissent immatures et dépourvues d’idées, d’imagination et d’innovation,  moins audacieuses,  plutôt frileuses et très attachées aux rites et à la sauvegarde des équilibres et des archaïsmes.

b – Le rapport au temps : « il est toujours temps de faire, rien ne    

     presse » 

Telle semble être la démarche de tout gestionnaire ; ce qui entraîne un rapport particulier à l’action, aux difficultés liées à la prise de décision. L’engagement concrétisé par l’acte est reporté sans explication, ce qui nuit à la transparence et à la compréhension, toutes deux mobilisatrices et facilitatrices de l’ouverture au changement, porteur d’espoir. L’usage ou le maintien du « flou » dans la conduite des politiques publiques dénature le jeu des responsabilités et rend la gestion publique moins lisible.

c – le rapport au travail 

Il est regrettable de constater que la notion de l’effort a perdu toute sa signification, particulièrement dans le secteur public où les tendances de paresse et de désengagement sont dominantes. Nombreux sont les candidats au travail qui rêvent d’une place dans le secteur public, moins rémunérés, pour des considérations de stabilité et de facilité. Les syndicats encouragent à leur tour les attitudes de passivité et sont vigilants à l’encontre de tout ce qui pourrait mettre en cause la stabilité de l’organisation. Les mouvements d’ordre de grève sont vite suivis d’effets, alors que les appels au travail et à la compétitivité font défaut. Travailler beaucoup est une attitude condamnable et l’on a tendance à encourager des attitudes de paresse, d’attentisme et de passivité. De nombreuses personnes font semblant de travailler ; d’autres déploient des énergies importantes pour ne rien faire, d’autres travaillent sans résultats concrets, d’autres enfin se donnent le meilleur d’eux-mêmes sans qu’ils soient motivés ou récompensés de leurs résultats.

d – le rapport à la responsabilité 

C’est un concept mal défini, abstrait, ambigu et assez souvent évacué dans l’exercice d’une fonction Dans la culture populaire dominante, la notion de responsabilité est vite évacuée pour des considérations qui nous échappent ; le droit public lui aussi, et particulièrement le droit administratif est assez flou quand il s’agit de répartir ou de définir les responsabilités. En général, la responsabilité est partagée entre plusieurs organisations ou plusieurs acteurs. Le mal principal dont souffre l’action publique, dans sa double composante, nationale et territoriale, est l’intervention simultanée d’une multitude d’acteurs faisant prévaloir des rapports de force, des positionnements hiérarchiques ou de proximité du pouvoir central.

2 – La dimension dynamique de la culture    

La culture n’est pas explicite, elle est implicite ; elle n’est pas normative, elle est au-dedans de tout un chacun ; elle est en filigrane et s’exprime à travers des attitudes et des comportements. Il est donc essentiel, dans le débat actuel à propos de la modernité, de prendre en considération les interactions culturelles qui agissent d’une manière ou d’une autre sur le changement.

2.1 Il n’y a d’évolution que culturelle

Faire évoluer une société, gérer le changement, c’est juger le passé et 

choisir pour l’avenir ; autrement dit opérer des choix fondamentaux entre des référentiels souvent antinomiques ou concurrentiels. C’est savoir aussi entreprendre une réflexion intellectuelle audacieuse et  éclairée à propos des amalgames et des ambiguïtés qui brouillent l’espace culturel et perturbent le débat. La querelle entre tradition et modernité ne permet pas à la société d’avancer vite et en harmonie ; l’opposition entre le passé et le présent ne permet pas de construire l’avenir ; la référence constante au passé brouille les pistes de celui-ci; l’attachement à des pratiques rétrogrades accentue les processus du sous-développement.

Que nos décideurs et nos politiques sachent qu’actuellement ce sont les 

traits les plus immatériels d’une civilisation–religion, progrès, superstition, réflexes historiques, attitudes à l’égard de l’autre, tabous, comportements envers le changement, morale de l’individu et du groupe, valeurs, éducation – qui étaient relogés au second rang, gravitant péniblement autour de la structure sociale, qui reviennent en force dans les dynamiques de développement. Les phénomènes d’islamisation et de retraditionalisation de la société marocaine sont significatifs à cet égard. Il n’est pas possible de décider d’une quelconque réforme sans prendre en considération le poids des conservatismes et des forces traditionnelles. Le pays semble être emprisonné par son passé ; assiégé par les partisans d’une conception conservatrice de la culture et de la religion ; le retour constant et obligé au passé ralenti les réformes face aux difficultés d’arbitrage et de régulation des oppositions et des contradictions. On se souvient des manifestations qui ont opposé deux clans, le premier pour et le second contre, l’un à Rabat et l’autre à Casablanca, au moment où le gouvernement EL YOUSSOUFI a essayé d’approcher la question de la famille. Personne ne savait comment s’en sortir ; les cartes étaient brouillées et le conflit a pris des proportions démesurées. Le rapport de force entre deux registres culturels, deux conceptions idéologiques, deux écoles de pensée se sont mises en confrontation, sans possibilité de dialogue. Les forces de modernité en général, et les femmes en particulier, ont été désarçonnées. Le gouvernement, manquant de courage et de détermination, ne savait plus à quel saint se vouer. Ce qui a entraîné le désarroi, voire même la psychose pour les femmes et les hommes épris de liberté et de modernité. Finalement, c’est le Roi qui a trouvé une issue à la crise en jouant le pari de la réforme et du progrès. L’histoire retiendra qu’un pays ne peut avancer que par des réformes courageuses. Il faut oser si on veut avancer, et ce précédent est un cas d’école.

De sous-facteurs secondaires, les mentalités deviendraient le centre autour duquel tout gravite : moteur essentiel du développement ou obstacle insurmontable, c’est l’immatériel qui commande le changement et nous devrions tous ensemble – Etat, collectivités, groupements, société civile, familles et éducateurs – agir dans cette direction pour préparer de vraies acteurs de changement, ceux qui sont capables de regarder l’avenir et de faire évoluer les choses pour un mieux-vivre collectif. Il y a un grand travail à faire au niveau du mental, du raisonnement et de la réflexion. Cela suppose de la pédagogie, non pas la foi ou  les croyances, mais la raison, la réflexion correctement conduite. L’obscurantisme et la démagogie perturbent le débat et retardent l’évolution du pays. Un pays n’avance pas en regardant le passé mais en anticipant l’avenir.

2.2   Le passé n’est qu’illusion                        

Pour tous ceux qui veulent nous ramener au passé dit « glorieux », à un âge d’or de je ne sais quoi, il faudra leur dire deux choses. D’une part, si l’âge d’or existait dans le passé, on aura du mal à se projeter dans l’avenir, à sortir des logiques patriarcales et patrimoniales, à dépasser les rituels et les anachronismes. Ceci a les conséquences économiques et politiques que l’on sait. Regardons autour de nous. Ce sont les sociétés qui n’ont pas eu d’âge d’or dans la passé et qui  le projettent dans l’avenir (USA, Indonésie, Malaisie, Singapour). Ces pays fournissent à des degrés divers des enseignements qui sont  d’ordre universel. L’enfermement dans le passé est l’expression d’un déficit au niveau de l’intelligence humaine qui se trouve démunie face au changement et qui n’a de réponse à donner face aux problèmes de la vie que le maintien du statu quo et la recherche de solutions dans notre patrimoine traditionnel. Il semble que tout y est, que toute réflexion dans cette direction ne peut être que stérile.

D’autre part, le développement est histoire. Il évolue – comme  évolue une donnée politique, économique, sociale et religieuse. Le passé est le passé, ce qui a disparu ne réapparaîtra plus et les hommes ont tendance à regarder l’avenir plus que le passé. Ceci relève de la banalité. L’histoire est un mouvement perpétuel parce que les hommes la font bouger sans cesse : intérêts et passions, vices et vertus, faire et défaire, protéger et corriger, lutter et se résigner. Le jeu est sans fin.

Partant de ce postulat, le système culturel peut promouvoir ou 

retarder l’évolution dans de nombreuses régions du monde ; la pauvreté, le chômage, la faim, l’ignorance, l’analphabétisme, la maladie, la mendicité, la misère et l’exclusion sont des fléaux absolus qui sont aggravés par certaines habitudes culturelles qui engendrent l’égoïsme, les préjugés, la violence, la haine et l’indifférence.

Séparé de son contexte humain et culturel, le développement n’est guère qu’une croissance sans âme. Le développement économique, pleinement réalisé, fait partie intégrante de la culture d’un peuple. Ces postulats peuvent surprendre. Ils rompent avec la conception plus classique selon laquelle la culture favorise ou entrave le progrès économique, d’où les appels à «  prendre en compte la dimension culturelle dans le développement ».   

  1.  Pas de développement sans valeurs

Le développement suppose non seulement l’accès aux biens et aux services, mais aussi la possibilité de choisir comment vivre sa propre vie avec les autres, de manière pleine et satisfaisante pour toujours. Si importante que soit sa fonction d’instrument du développement (ou d’obstacle à ce développement), la culture ne peut être réduite au rang de simple catalyseur de la croissance économique (ou de frein à cette croissance). Son rôle ne se limite pas à servir cette fin, car elle est le substrat social des fins elles-mêmes. Le développement et l’économie sont en effet des aspects de la culture d’un peuple.

Même s’ils ne peuvent déterminer la culture d’un peuple, les gouvernements peuvent influer sur elle, pour le meilleur ou pour le pire, et infléchir ainsi les voies du développement. Le principe doit être de respecter toutes les pratiques culturelles qui sont soucieuses de respecter les autres cultures et qui souscrivent à une éthique de caractères universel. Le respect va beaucoup plus loin que la simple tolérance. Il implique que l’on adopte une attitude positive à l’égard des autres, que l’on se réjouisse de l’originalité de leurs styles de vie, de leur diversité créatrice. Les responsabilités politiques ne peuvent imposer le respect à coup de lois, ni contraindre les citoyens à en faire montre, mais il leur est possible de faire de la liberté culturelle l’un des piliers de l’Etat.

Le développement est un phénomène qui comporte de fortes incidences intellectuelles et morales pour les individus et les collectivités. Toute réflexion sur les questions soulevées par le développement et la modernisation doit être  centrée simultanément sur les valeurs culturelles et les sciences sociales. Comprise au sens le plus étroit d’ensemble de valeurs, de symboles, de rituels et des institutions d’une société, la culture influe sur les résultats et les décisions économiques. Dans une société où se sont installés la jalousie, le dénigrement, la paresse, la tricherie et la mentalité de rente, le développement économique est compromis ; dans une société où dominent l’analphabétisme et l’absence de qualification professionnelle, le développement devient une gageure ; dans une société où la créativité et l’innovation font défaut, la loi détournée, la démocratie suspectée,le développement économique a de sérieuses difficultés à décoller. Dans une société où l’on ne respecte pas les droits des minorités et des populations vulnérables, où l’autoritarisme traverse l’ensemble des courants et des individus, l’Etat de droit se heurte à des résistances fortes. Dans une société où l’intolérance prend de plus en plus forme à cause des goûts, croyances, opinions ou choix de vie personnels, sous le prétexte de protéger la morale et la vertu, l’expression des libertés individuelles est menacée. De nombreuses attitudes d’assujettissement, d’exploitation, de clientélisme portent la marque d’une tradition culturelle maintenue au fil des âges. Face aux problèmes de développement que nos connaissons aujourd’hui, l’Etat n’est pas le seul à être responsable.

3 – La dimension globale de la culture

     3.1   Il n’existe pas de culture d’enfermement

Reste un dernier point qui revêt une importance capitale : les cultures ne sont ni isolées ni statiques. Elles entrent en interaction les unes avec les autres et évoluent en synergie et/ou en complémentarité. Il n’existe pas de spécificité culturelle qui serait la marque dépositaire d’un peuple et contre laquelle il ne peut rien faire. Chaque peuple a sa propre culture qui fait sa richesse, son référentiel, son système de valeurs et qui serait en mesure d’évoluer et de s’interférer avec les autres spécificités. Le concept de spécificité, élevé au rang d’un dogme sacro-saint, notamment dans les pays arabes, est instrumentalisé à des fins de domination sociale et de maintien des équilibres, ni plus ni moins. Il n’y a de spécificité que pour ceux qui refusent de se réformer ou d’élargir les champs de la liberté et de la démocratie. Un regard rapide sur les catégories de pays opposant en permanence  tradition et modernité permet de mieux comprendre l’usage abusif de ce concept. Toutes les sociétés, à des degrés variables, sont spécifiques. Mais cette spécificité n’est pas idéologique, elle est culturelle et considérée plus comme atout que facteur aggravant.

Le principe de spécificité est un leurre et répond à des fantasmes de repli et à une volonté de maintenir le statu quo sur certains sujets considérés comme essentiels au maintien d’un équilibre sociétal. Ainsi, on voit des sociétés se mobiliser autour d’un projet souvent meurtrier et sans objet : l’identité ; une identité instaurant l’enfermement et le statu quo, brandissant la violence, l’intolérance et le rejet de l’autre. Dans d’autres cas, l’acharnement contre les femmes n’est qu’un alibi pour maintenir la domination des hommes et légaliser l’exploitation.

L’évolution souhaitée serait freinée dès lors que des solutions ne seront pas trouvées à cette question identitaire. Le débat qui l’accompagne est souvent suivi de haine, de violence, d’intolérance, de conflits et de règlements de comptes. Les défenseurs ou les doctrinaires de la spécificité veulent nous installer dans un temps immobile, figé et circulaire. L’évolution est freinée, le monde avance sans nous, ou plutôt plus vite que nous. Par manque de créativité et d’imagination, nous n’arrivons pas à suivre le rythme des autres et à faire comme eux. Il n’existe pas des sociétés développées et celles dites en développement, il n’y a que des sociétés qui se développent et d’autres non. Le développement est en premier lieu une affaire qui relève du mental et du culturel, mais aussi de la capacité d’un peuple à marquer des ruptures par rapport à son histoire ; là où il n’y a pas de rupture, il n’y a pas de développement, pas d’évolution.

La spécificité n’est que la représentation d’une certaine chose, de celui qui la construit, de celui qui la défend, une pratique  humaine n’est qu’une pratique humaine de la référence. La lecture de la religion par exemple est une lecture humaine. Alors restons vigilants à propos d’une spécificité purifiée et subjuguée par une catégorie de la population ou des élites en quête d’avenir émanant du passé.

3.2   La mondialisation rapproche les cultures

Avec l’avancée de la mondialisation, le temps des stratégies d’isolement culturel est révolu. Le respect mutuel, une compréhension plus profonde de l’autre dans un dialogue permanent, la recherche persévérante des bases acceptables pour nous tous et l’identification raisonnable des éléments qui nous séparent, telles sont les attitudes appropriées pour nous approcher d’un monde de liberté, de justice et de respect de la dignité humaine. Les valeurs humaines sont les mêmes partout ; la mondialisation ne gomme pas les cultures, elle les  rapproche.

Par ailleurs, il faut affirmer haut et fort que toute culture est productrice d’ouverture et de globalité parce qu’elle est tout d’abord un produit de la raison et d’une vertu morale raisonnable. Partout l’homme est perçu comme un être moral doué de raison. Quand on essaye de confisquer sa raison, de l’abrutir ou de l’aliéner par différentes manières, on fait de lui un assujetti, un incapable qui déploiera toute son énergie pour s’opposer à toute forme de changement. C’est pourquoi un discours moral raisonnable est également possible entre des personnes appartenant à des cultures différentes. Certaines normes et certains droits universels de l’homme sont valables pour les citoyens de toutes les nations, que ces normes et droits émanent de la volonté divine ou qu’ils soient évidents en soi.  La culture est un processus de la raison, qui conduit progressivement à des stades plus élevés de la connaissance, à la sociabilité, à la civilisation, à la coopération, à la solidarité et à l’échange ; c’est pourquoi tous les hommes doivent être intéressés à participer au processus culturel. Ainsi, comme l’écrit A. Malraux : « Toute civilisation est échange ». S’il n’y a pas échange, de messages, de sentiments, de communication, de coopération, de solidarité, il n’y a pas de dialogue, pas de tolérance et donc une confrontation permanente, voire même des guerres.

3.3 Il n’existe pas de chocs de civilisations mais des ignorances culturelles

Cette conception dynamique et ouverte de la culture s’oppose aujourd’hui à une autre conception de type conservatrice et obscurantiste qui prône le repli, le retour au passé, le refus de coopération, l’intolérance et la confrontation avec les autres. On est allé beaucoup plus loin dans ce dérapage par la publication d’un livre fracassant « Choc des civilisations » dans lequel l’auteur, en l’occurrence Samuel HENTINGTON, fait une distinction nette et injustifiée à propos des cultures d’un certain nombre de pays et notamment les pays arabo-musulmans. Cette thèse a servi de leitmotiv aux responsables de la maison blanche pour opérer une distinction entre « l’axe du mal » et « l’axe du bien » en légitimant toutes les formes d’intervention au besoin même par le recours à la guerre ; cette situation a créé une atmosphère de psychose et de peur dans le monde et entretenu des ressentiments profonds. Les conséquences ont été désastreuses au niveau des rapports internationaux et de l’équilibre mondial. Cela n’a fait qu’aggraver les phénomènes d’islamisation, de radicalisation et de terrorisme

4 – Nécessité du débat 

Par ailleurs, serions-nous alors capables d’ouvrir un débat à propos de nos ambiguïtés, de nos tabous et de nos archaïsmes qui nous empêchent d’avancer. Il faut oser le faire pour préparer les générations actuelles et à venir à mieux appréhender  la diversité et à se  préparer pour mieux gérer la complexité.  La vision obscurantiste que certains font du monde promis, soi-disant au nom d’une conception culturelle, constitue un danger qu’il convient de combattre. L’évolution de notre société sera ralentie si des solutions courageuses ne sont pas trouvées à une série de dysfonctionnements culturels. Nous devrions agir sur le mental des individus ; c’est une responsabilité de l’école, des élites, des mass-médias, des formateurs et des parents. Mais l’école a un rôle plus important à jouer à ce niveau. A ce propos, il faut dire les choses sans ambiguïté : le système éducatif marocain a, à son actif, des dégâts énormes. Et nos enfants en paient le prix parce qu’ils sont mal préparés à comprendre le fonctionnement du monde, à disposer de l’esprit critique et à agir de façon raisonnée par rapport aux choses de la vie, aux innovations et aux évènements qui marquent le monde. Le système ne forme pas des acteurs de changement ; il maintient la confusion dans les esprits des jeunes sur des questions vitales et stratégiques relevant des droits humains, de la tolérance, du respect de l’autre et de l’adhésion à la culture universelle.

Ainsi on notera que le repli identitaire, l’attachement aux « valeurs » du passé, l’intolérance vis à vis de l’autre, le refus de la diversité aussi, en somme, le détachement irréfléchi et inconscient par rapport à l’humanité n’est pas l’œuvre du hasard, mais c’est le résultat d’un processus d’éducation et de socialisation. Que l’on ne se trompe pas, les failles de ce système sont de nature à hypothéquer l’avenir du pays dans un monde qui se transforme très vite. Imaginons en adulte ce jeune élève d’aujourd’hui à qui on a inculqué pendant des années l’apprentissage par la mémorisation, à ne pas disposer d’un esprit de synthèse, ni d’un esprit critique, ni de capacité à prendre des initiatives et à s’intégrer dans les valeurs universelles, que peut-on attendre de lui, sinon du repli sur lui-même. Formaliste plus que volontaire, plus opportuniste que compétent, plus traditionnel que moderne, plus obéissant que critique, plus dépendant qu’autonome, plus brouillon que rigoureux, on ne peut pas compter sur lui pour faire avancer les choses, au contraire, il devient une force d’opposition consternante. Or la jeunesse d’aujourd’hui, c’est celle qui sera aux commandes du pouvoir  demain.

Enfin, pour mettre la culture au service du développement, il faudra que ceux qui ont pouvoir de décider, d’entraîner, de créer, de former, d’enseigner, d’éduquer, de juger, de faire exemple ou modèle adhèrent dans leurs grande majorité aux compétences et aux valeurs morales qui font une société de développement. L’Etat a une grande responsabilité dans la promotion et le développement de la culture. Le projet de modernisation du pays nécessite une action soutenue et approfondie au niveau du champ culturel. Le travail sur les mentalités implique des procédures, des réformes et des exigences. Cela demande beaucoup de détermination, d’humilité, d’engagement et d’implication forte et concrète de la part de l’Etat. Les Marocains attendent de l’Etat qu’il modernise le pays. Il faut agir.

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